Naviguer dans le noir

Naviguer dans le noir
Naviguer dans le noir

La crise sanitaire et économique que nous traversons est comme une grosse tempête venue subitement créer des remous dans notre vaste océan collectif. Au milieu de cette mer agitée, chacun de nous, tel un bateau pris entre les vagues de la pandémie, tente de rester à flot.

Certains navires s’en tirent mieux que d’autres. Les grands paquebots et les yachts dorés tanguent, certes, mais ils chavirent rarement malgré la force des vents qui soufflent. D’autres, plus petits ou vulnérables, n’ont pas toujours la même chance. Déjà fragilisés, avant même que le ciel ne commence à s’obscurcir et que les vents se lèvent, ces chaloupes et kayaks prennent de plus en plus l’eau – alors que d’autres coulent dans les abysses.

Ces embarcations représentent des centaines, voire des milliers de familles québécoises qui rament avec de plus en plus de peine, chaque jour, depuis près d’une année maintenant.

À leur tête il y a des parents essoufflés, épuisés et déroutés. Ils ont beau regarder aussi loin qu’ils le peuvent, l’océan dans lequel nous naviguons en ce moment apparaît infini, sombre et rempli de complications imprévisibles.

Pourtant, ce ne sont pas quelques imprévus qui feraient normalement peur aux parents. Il faut dire que nous sommes faits pour braver les contretemps ; dès la naissance de nos enfants, la vie nous commande de nous adapter lorsque confrontés à des situations diverses, graves ou bénignes.

L’imprévu au quotidien

Cependant, depuis mars 2020, la pandémie est non seulement venue exacerber les difficultés vécues par certaines familles, mais elle a aussi eu pour effet de rendre l’imprévu quasi permanent. Tandis que nous devions auparavant composer avec les imprévus du quotidien, l’imprévu est lui-même devenu quotidien. Adieu, routine sécurisante et horaire familial minutieusement planifié à l’avance ; dans cette nouvelle réalité post-pandémique, nous ne savons même plus si nos enfants pourront aller à l’école demain, ou, pour plusieurs, s’ils pourront recevoir le soutien nécessaire pour affronter les impacts sociaux et mentaux de la pandémie. Conscients que nous ne sommes pas seuls dans notre bateau, nos gestes portent l’angoisse des répercussions sur nos enfants à court, moyen et long terme. Il est indéniable que les parents tentent de prendre soin de leurs enfants, mais qui prend soin des parents ? La pression est énorme, sinon intenable pour tellement de pères et mères qui se sentent, chaque jour, un peu plus seuls.

Seuls, notamment parce qu’un grand nombre de parents vivent présentement un double isolement. D’abord, en étant privés de leur habituel réseau d’entraide – grands-parents, amis et voisins qui venaient auparavant donner un coup de main. Seuls aussi, parce que la réalité des parents est trop peu abordée et nommée sur la place publique. Pourtant, la reconnaissance des épreuves et du double isolement des parents pourrait alléger leur fardeau.

Il est doux et puissant de sentir que nous sommes compris et que, même en l’absence de solution parfaite, un regard bienveillant est porté sur notre réalité.

En ce mois de la psychologie, il est important de rappeler que la situation actuelle a des impacts directs sur tout le monde, peu importe notre âge ou notre statut social. Nous ne sommes peut-être pas tous dans le même bateau, mais nous traversons tous la même tempête. Une fois cela dit, à tous ces parents qui se reconnaissent dans ce texte, à ces capitaines de bateaux bousculés par les torrents, mais qui continuent de s’accrocher bravement, je veux aujourd’hui vous dire que vous n’êtes pas seuls. Nous sommes des milliers à tenir la barre à deux mains, chacun dans notre navire. Et même si le temps semble encore gris à l’horizon, souvenez-vous que le soleil revient toujours et qu’il sera bientôt de retour.

À vous qui songez parfois à baisser les bras et à vous laisser sombrer parce que l’espoir s’amenuise, accrochez-vous. N’hésitez pas à vous tourner vers l’un des 280 organismes communautaires Famille du Québec qui sont là pour vous accompagner, pour, parfois, vous lancer une bouée de sauvetage et surtout, aider votre famille à garder la tête hors de l’eau. Ils sont là pour naviguer à vos côtés à travers cet ouragan ou vous diriger, tels des phares, vers les ressources appropriées. Votre isolement, votre sentiment de solitude, vos épreuves sont grandes et réelles. Et c’est en le reconnaissant que nous favoriserons l’exploration de solutions concrètes et adaptées à votre réalité familiale.

Du même coup, si collectivement ou individuellement nous apercevons certains bateaux qui se perdent dans le brouillard, ne les abandonnons pas. Ils ont besoin de lumière, et surtout, de signaux encourageants pour briser leur isolement et garder espoir. Reconnaître la difficulté du rôle parental durant cette pandémie, que vous soyez un proche de la famille ou un décideur, c’est l’équivalent de dire « je te vois » à un capitaine qui navigue dans le noir. C’est rassurant et apaisant.

MARIE-EVE BRUNET KITCHEN
MÈRE DE FAMILLE ET DIRECTRICE GÉNÉRALE DE LA FÉDÉRATION QUÉBÉCOISE DES ORGANISMES COMMUNAUTAIRES FAMILLE (FQOCF)

Article de La Presse